Des symptômes inexpliqués persistent parfois d’une génération à l’autre, en dehors de toute cause médicale apparente. Certaines familles constatent des schémas émotionnels récurrents, malgré des contextes de vie radicalement différents.
Les études récentes nous rappellent qu’un traumatisme laisse rarement la scène aussi vite qu’on l’imagine. Certaines blessures, loin de s’arrêter à la seule personne concernée, imprègnent l’histoire familiale et s’invitent dans le quotidien de ceux qui n’ont rien vécu de l’événement initial. Les relations, le regard sur soi, la santé mentale : tout peut s’en trouver durablement modifié, même bien des années plus tard.
Trauma transgénérationnel : comprendre un héritage invisible
Le trauma transgénérationnel ne se repère pas toujours dans les gestes du quotidien. Il se glisse dans les silences, les attitudes, les automatismes. Ce n’est pas un choc isolé : il gagne du terrain, génération après génération, et transforme l’atmosphère familiale. On voit alors apparaître, sans cause évidente, troubles anxieux, phobies ou cauchemars récurrents, même quand l’événement à l’origine du mal-être semble lointain ou oublié.
Les chercheurs parlent alors de trauma intergénérationnel, une réalité qui se traduit par des symptômes post-traumatiques variés : répétition de comportements, réactions inattendues, crises d’angoisse, troubles du corps sans explication médicale. Le plus souvent, la transmission se fait sans que personne n’en ait conscience, à travers des récits partiels, des silences bien installés. Le traumatisme vicariant ne touche pas que les enfants ou petits-enfants ; il concerne aussi ceux qui accompagnent, écoutent ou vivent aux côtés de personnes marquées par l’histoire familiale.
Voici quelques signes qui doivent attirer l’attention :
- Anxiété diffuse qui traverse les générations sans cause identifiable
- Comportements auto-destructeurs ou stratégies d’évitement, récurrents dans la famille
- Symptômes physiques ou psychosomatiques, qui résistent à toute explication médicale
- Répétition de schémas familiaux malgré une volonté consciente de rupture
Les traumatismes transgénérationnels ne relèvent ni de l’imaginaire, ni du hasard. Ils questionnent la façon dont la mémoire familiale se construit, la place laissée aux secrets et aux blessures tues, et l’impact de deuils qui n’ont jamais été pleinement reconnus. Il s’agit de rester attentif à ces signaux, souvent enfouis sous la routine, mais qui n’attendent qu’une occasion pour refaire surface.
Quels mécanismes expliquent la transmission des traumatismes dans les familles ?
La transmission transgénérationnelle ne se limite pas à la génétique. Ce sont les histoires tues, les secrets et les deuils non accomplis qui sculptent, dans l’ombre, la vie psychique des générations suivantes. Un traumatisme familial dont on ne parle pas s’inscrit dans la mémoire collective du foyer : parfois par le silence, parfois à travers des gestes, ou même via une ambiance particulière. Les enfants héritent alors d’angoisses ou de schémas dont ils ignorent la source, mais qui prennent racine dans les épreuves vécues par leurs parents et grands-parents.
La psychanalyse transgénérationnelle apporte des éclairages précieux : elle met en évidence la façon dont les traumatismes non réglés se transmettent inconsciemment, de génération en génération. Les travaux en psychogénéalogie montrent aussi que des récits familiaux inachevés ou perdus laissent des traces. Quand une famille garde le silence sur un drame, c’est le corps ou le comportement des descendants qui porte la mémoire de l’événement.
Depuis peu, la transmission épigénétique suscite l’intérêt. Les traumatismes peuvent modifier l’expression de certains gènes, sans toucher à leur structure : ces marques, issues d’expériences douloureuses, se transmettent parfois aux générations suivantes, prolongeant les blessures psychiques bien au-delà de l’expérience vécue. Troubles anxieux, insomnies, comportements d’évitement : autant de signes d’une mémoire blessée dont l’origine s’entremêle avec l’histoire familiale.
Pour mieux comprendre ces mécanismes, on peut retenir :
- Secrets familiaux : ils entretiennent la persistance de traumatismes non élucidés.
- Deuils non accomplis : ils provoquent des symptômes difficiles à expliquer chez les descendants.
- Transmission inconsciente : étudiée par la psychanalyse et la psychogénéalogie, elle s’opère souvent à l’insu des familles.
- Transmission épigénétique : elle rend compte de la dimension biologique de certains troubles transmis.
L’influence des grands-parents et des événements familiaux marquants : exemples concrets
Aucune génération ne se construit seule. Les grands-parents transmettent bien plus qu’un patrimoine génétique. Leur histoire, leurs épreuves, parfois minimisées ou cachées, façonnent en silence la psyché de leurs petits-enfants. Anne Ancelin Schützenberger, figure majeure de la psychogénéalogie, l’a démontré : les événements familiaux marquants, guerres, exils, deuils non faits, laissent leur empreinte sur l’arbre généalogique et réapparaissent sous forme de répétitions ou de troubles inexpliqués.
Le clinicien Bruno Clavier observe, chez de nombreux enfants, des phobies ou des angoisses diffuses dont l’origine ne se trouve pas dans leur propre vécu, mais dans celui des générations précédentes. Un deuil passé sous silence, une faillite gardée secrète : autant d’événements qui, à force d’être tus, se manifestent sous forme de troubles anxieux ou de conduites d’évitement chez les plus jeunes.
Voici deux exemples concrets où la transmission familiale s’est révélée de façon inattendue :
- Une petite-fille se met à faire des cauchemars récurrents, sans raison apparente. L’apparition de ces rêves coïncide avec la date anniversaire d’un décès brutal, jamais évoqué ouvertement dans la famille.
- Un garçon manifeste une peur tenace de l’inconnu. En retraçant l’histoire familiale, on découvre un exil forcé vécu par le grand-père, longtemps resté dans l’ombre.
La transmission transgénérationnelle se produit parfois sans mot, portée par la force du non-dit et le poids des secrets. Les recherches d’Isabelle Mansuy sur la transmission épigénétique montrent que certains stress ou traumatismes laissent une empreinte jusque dans la biologie. Le traumatisme familial n’est jamais l’apanage d’un seul individu : il circule, discret mais tenace, d’une génération à l’autre.
Des pistes pour reconnaître les signes et avancer vers la libération
Certains symptômes post-traumatiques traversent les générations : cauchemars qui s’installent, phobies inexpliquées, stratégies d’évitement, anxiété persistante. Quand ces manifestations apparaissent sans lien direct avec l’expérience personnelle, elles signalent parfois la présence d’un trauma transgénérationnel, d’une blessure familiale restée enfouie.
La psychogénéalogie, développée par Anne Ancelin Schützenberger, propose une méthode concrète : dresser un arbre généalogique détaillé, questionner les dates, pointer les grands événements, déceler les répétitions. Les spécialistes insistent sur la vigilance face aux « anniversaires syndrome » : quand des symptômes ou des crises émergent à des dates-clés pour la famille, le passé s’invite dans le présent.
Pour progresser, plusieurs approches thérapeutiques ont montré leur efficacité face au traumatisme transgénérationnel. L’EMDR, l’hypnose, la thérapie familiale ou le fait de verbaliser les secrets, permettent de désamorcer ces mémoires piégées. Selon Hélène Dellucci, psychologue spécialisée en trauma, travailler sur l’histoire familiale, partager la parole et reconnaître les séquelles post-traumatiques ouvrent la voie à des transmissions plus sereines et à l’interruption des cycles répétitifs.
Pour ceux qui souhaitent s’engager sur ce chemin, voici quelques recommandations concrètes :
- Rencontrer des psychologues ou psychothérapeutes compétents en psychogénéalogie ou en psychotraumatologie.
- Collecter les récits familiaux, sans négliger aucun détail.
- Explorer l’histoire des parents, grands-parents, oser poser des questions, même sur les sujets sensibles.
Reconnaître ces traces invisibles, c’est ouvrir la porte à un apaisement. Là où la mémoire et la parole se rejoignent, la possibilité d’une transmission différente prend forme, et, avec elle, l’espoir d’un nouveau récit pour les générations à venir.

